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Descoings n’était pas un planqué

8 Avr

Depuis la mort inattendue de Richard Descoings à New-York le 3 avril dernier, les nécrologies pleuvent averse. A grand renfort de périphrases. Par pudeur? La relation de Richard Descoings avec Guillaume Pépy, le président de la SNCF, est-elle si choquante que l’AFP préfère parler de ce dernier comme de l’ami « très proche de la famille »? Pourquoi nier ce que tout le monde sait? La confusion est telle que Patrick Thévenin, dans Minorités et dans Rue 89, publie un article à charge contre une prétendue homosexualité à la Descoings, « homo pour les puissants, hétéro pour les autres. » Ancien élève de la Rue Saint-Guillaume, ayant un peu fréquenté son directeur, je voudrais dire pourquoi, pour moi, Richard Descoings était tout sauf un planqué.

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C’est Richard Descoings qui m’a fait rentré. Je me souviens, la première fois que je l’ai vu, le jour de l’oral d’admission, je l’avais trouvé franchement laid. Il était assis la tête baissée. Mon dossier de candidature sous les yeux. Des papiers où s’étalaient le meilleur de ma vie, tous les arguments pour montrer mes aptitudes, vraies ou fausses pourvues qu’elles m’aident à rentrer. C’était la première fois qu’une telle célébrité se trouvait si proche de mon curriculum vitae. Depuis ce moment, et pendant toutes mes études à Sciences Po, je ne me suis jamais départi de cette sensation d’étrangeté et d’intimidation sociale qu’on éprouve lorsque, petit, on se trouve confronté à ce qu’on s’imagine être la grandeur.

Richard Descoings ne m’aimait pas. Il me l’a montré en plusieurs occasions. Mais peu importe. Je n’étais pas prêt à rentrer dans son jeu. Je le trouvais répugnant. D’autres ont été moins farouches.

Malgré cette distance, je le considérais comme un exemple. C’est de son exemplarité dont j’aimerais parler. Je ne prétend pas percer à jour le vrai Richard Descoings. Par contre, je veux qu’on prenne en compte ce que sa vie publique a représenté, symboliquement, notamment pour nous autres ses étudiants. Il avait su outrepasser les deux voies qu’on impose à tous les gays : soit tu fais ton coming out, soit tu te planques. Il s’était marié avec une femme. Il aimait les hommes et ne s’en cachait pas (contrairement à ce que peut dire la presse). Je n’ai jamais interprété son mariage comme une volonté de se ranger, au contraire. Je me plais à penser qu’il en faisait un acte de liberté ultime.

Je ne comprends pas la lecture cynique qui le dépeint comme un pédé pour les puissants et un hétéro pour le pauvres gens. Tout le monde savait qu’il était gay. C’était dans les journaux, étalé sans qu’il ne s’en plaigne vraiment (pas de dépôt de plainte à ma connaissance). Ceux qui cachent leur homosexualité n’en parle pas dans Libé. Même ma grand-mère, dans son patelin savoyard, le savait (et non, elle ne fait pas partie des puissants).

Pour lui, le militantisme n’avait rien d’intéressant. Il n’attendait pas que la société l’approuve pour vivre comme bon lui semblait. C’était un homme libre qui ne cachait rien car il avait la force de tout assumer. Ceux qui l’ont connu savent qu’il n’avait peur de personne.

Ce que je retiendrai de lui, c’est un encouragement, que je lui prête peut-être à tort, mais que sa vie incarne fidèlement :

« Toi aussi, tu es libre »